Quelles démarches ?

Vers une typologie des difficultés des élèves et suggestion de réponses

Hélène SABBAH

 

L'évaluation nationale qui inaugure l'entrée en seconde au lycée constitue un bon support de " détection " des difficultés rencontrées par les élèves, et elle est faite pour cela ; mais ce n'est pas suffisant. Les premiers devoirs confirment certains points et en révèlent d'autres, dont la maîtrise demande souvent du temps et des apprentissages appropriés. Le fait de les identifier et de les sérier permet de trouver et d'expérimenter différents travaux et exercices de remédiation.

I/ Lire attentivement une consigne pour cerner :

- l'orientation de la question et ses limites
- les informations qu'elle donne
- les connaissances à mobiliser
- l'endroit ou le domaine où trouver ces connaissances
- la démarche à suivre pour répondre
- les éléments permettant de justifier la réponse.

>>>>Suggestion d'exercices :

Prendre un texte dans le manuel en usage dans la classe et choisir une des questions posées ; faire un tableau dans lequel chacun des points évoqués précédemment correspond à une entrée de colonne. Indiquer la première question posée sur le texte et compléter le tableau. Cela constitue un apprentissage efficace de l'étude d'un texte.
Le même exercice peut être fait à partir d'autres démarches : recherche d'informations dans un document ; quels éléments de la biographie de V.Hugo permettent de dire qu'il s'est engagé personnellement dans la vie politique de son époque ? (Biographie figurant dans Itinéraires littéraires XIXe, Hatier 1988) .

- Travail d'écriture consistant à réécrire un texte : transformez la scène d'exposition de Tartuffe ( intégralement ou partiellement , à préciser) en incipit de roman ; vous êtes un narrateur omniscient.
- Autre travail d'écriture : Damis raconte à Marianne les tentatives de séduction d'Elmire par Tartuffe (III,3). Il fait comprendre qu'il a très bien repéré l'hypocrisie du personnage et ses stratégies. (Dans les deux cas, le point d'appui est le texte d'une scène, dans lequel il faut établir une sélection : le travail est formateur sur plusieurs plans)

2/ Répondre à une question demandant d'observer un texte et de faire quelques repérages ( cf les questions d'étude de texte de l'évaluation nationale) en organisant les différents éléments de la réponse par une mise en forme (réponse correctement rédigée) et par une hiérarchisation : phrase de présentation, insertion des éléments repérés, mise en place d'une relation de justification ou d'explication. On trouve en général une simple juxtaposition d'éléments de paraphrase ou de récit du texte, et, moins en début d'année, la notion de justification pose problème en ce qui concerne à la fois le lien de justification ( celle-ci pouvant être de l'ordre de l'explication, de la preuve, de l'illustration) et la nécessité de justifier. Le fait de " voir " suffit et il faut du temps avant que se mette en place la notion d'analyse. Les réponses sont souvent du genre : " on voit que le héros est courageux parce que le mot courageux est dans le texte "

>>>>Suggestion d'exercice :

voir " Répondre à une question d'analyse de texte à partir de repérages ".

Exemple : travail de repérage et d'analyse immédiate faite en une séance sur un texte court , le portrait d'Iphis dans Les Caractères de La Bruyère.

3/ Chercher et trouver des informations dans un document - de manière guidée - en les sélectionnant et en les reformulant, sans se contenter de recopier le texte ou d'en reprendre des morceaux sous forme de citation. De manière générale, les élèves entrant en seconde éprouvent de grandes difficultés à reformuler. Cette difficulté est signalée dans d'autres disciplines, en histoire et géographie d'une part, en sciences de la vie et de la terre d'autre part. Or la capacité de reformuler est révélatrice de la compréhension du texte , de ses implicites, de sa structure et de ses enjeux.

>>>> Suggestion d'exercices :

voir plus haut les exemples de recherches biographiques. Autres exemples : recherche dans la biographie de Molière des différents éléments soulignant ses difficultés avec les autorités religieuses ; recherche dans un article de dictionnaire littéraire (Dictionnaire des littératures de langue française, Bordas, 1985) d'informations concernant la vie de La Fontaine, les sources des fables, les fonctions attribuées à ces textes…. ; recherche dans un article de critique littéraire ( les fiches du Monde des Livres sur les personnages Balzaciens publiées en 1999) d'informations diverses sur un personnage ( sa généalogie, les œuvres sans lesquelles il apparaît, ses caractéristiques et son ou ses différents rôles…). L'important est toujours de toujours bien préciser la consigne.

4/ Comprendre et faire apparaître des articulations logiques et des relations de sens : corollaire de la difficulté précédente, celle-ci met en cause une lecture soit trop superficielle et rapide, soit conventionnelle et (faussement) sélective. Il s'agit d'une lecture au cours de laquelle ne sont perçus que les éléments déjà connus ( qui ne dépaysent pas, sont familiers, et ne paraissent ainsi pas difficiles à aborder), ou ceux qui rencontrent immédiatement l'affectivité ou ceux qui se rapprochent d'idées toutes faites, clichés et stéréotypes. Ce type de lecture qui fausse la compréhension des textes d'idées de type argumentatif est particulièrement visible lorsqu'un texte a des tendances polémiques ou touche à un sujet d'actualité. L'exercice de lecture analytique qui permet de faire apparaître la structure et les liens de sens dans un texte est difficile parce qu'il est souvent proche de la paraphrase.

>>>> Suggestion d'exercices :

donner un texte d'idées rigoureux l'accompagner d'une série de propositions d'idées en demandant si elles figurent réellement dans le texte, ou s'il faut comprendre, dans le texte, que … ( ex : celui qui parle affirme-t-il que… ; le locuteur fait-il comprendre que… et que…) Sur l'ensemble d'idées ou d'interprétations proposées, une seulement est valide, les autres sont proches mais inexactes.
Autres exemples : choisir un texte dont les articulations logiques sont particulièrement rigoureuses et visibles. Le déstructurer et changer l'ordre des paragraphes puis faire retrouver l'ordre initial, sans avoir changé les articulations ni les avoir supprimées : elles peuvent alors servir de points de repères du raisonnement.
Mettre les élèves en situation de créer puis de résoudre l'exercice eux-mêmes : choix d'un texte, découpage des paragraphes après une simple lecture, mélange aléatoire ( à la manière d'un poème dadaïste, on met les morceaux dans un sac et on secoue) puis reconstitution logique du texte. On peut " corser " l'exercice en séparant les liens logiques qu'il faut ensuite replacer de manière pertinente.

>>>> Suggestion d'exercices :

choisir non pas de petits extraits qui peuvent rappeler les exercices de grammaire coupés d'un contexte, mais travailler sur les textes ayant une unité ( sonnet par exemple, ou portrait de La Bruyère, ou fable de La fontaine ou lettre, ou épisode bien délimité d'un récit autobiographique). Par exemple dans le portrait d'Iphis, déjà envisagé : la récurrence du pronom personnel " il " ( emploi personnel et impersonnel) et l'importance particulière dans la désignation du personnage ; l'importance des temps ( différentes valeurs du présent) ; étudier la signification de certains temps dans l'écriture épistolaire ou dans l'autobiographie ( temps de l'énonciation, temps de l'énoncé). L'important est de travailler " en situation ", à partir de textes dans lesquels les phénomènes grammaticaux observés sont indubitablement significatifs et révélateurs.

6/ Exploiter de manière régulière et systématique des connaissances acquises : un rapport particulier au temps (celui des adolescents n'est pas le même que celui des adultes), et le caractère fragmenté des modes de travail ( dispersion des cours dans la semaine, tendance à l'éparpillement des savoirs), et de vie, expliquent peut-être des effets d'acquisition ponctuelle et d'oubli rapide des connaissances. L'entrée en seconde semble provoquer un phénomène de " table rase " et durant l'année, les points acquis ne sont pas systématiquement réutilisés. C'est inquiétant pour les années passées au lycée . Or comprendre l'existence de relations entre tout ce qui est appris et savoir exploiter ces relations sont les deux démarches qui permettent de construire une culture : enracinement des savoirs, mise en interférence.

>>>> Suggestion d'exercices :

faire travailler, à partir d'un texte nouveau, sur des notions déjà vues en signalant quand et où elles ont été vues. Il convient alors de les rechercher et de retrouver le lien de similitude ( ou de différence partielle). L'exercice peut aussi prendre la forme d'un jeu : retrouver, dans ce qui a déjà été fait, à quel date, et à quelle occasion on a déjà trouvé la notion en question, ou retrouver le texte dans lequel on a déjà " rencontré " tel mot, tel concept, telle idée, tel savoir…à quelle occasion on a déjà rencontré tel auteur, tel personnage…

Il est évident que les exercices proposés ne sont pas spécifiques à l'aide individualisée. Ils peuvent être faits en classe entière ou en module. Leur particularité est d'être adaptés à des situations de manque : leur nature, les démarches qu'ils mettent en jeu peuvent aider à atténuer les difficultés signalées et à acquérir ou consolider des savoir-faire.

Il est certain que selon les classes, et en fonction de leur hétérogénéité, les urgences peuvent être différentes et se situer sur le plan de la simple lecture ou sur celui de l'expression écrite, qui peut être épouvantable. J'ai rassemblé ici des difficultés récurrentes, habituelles à l'entrée en seconde, parce qu'elles renvoient au passage, toujours difficile, du narratif et du descriptif à l'analytique, du concret observable à l'abstrait qu'il faut exprimer, du personnel affectif immédiat ( souvent passionnel et confus) au général distancié et hiérarchisable, du perçu au pensé, du vécu au réfléchi, du simple au complexe, de l'observé au problématisé.