Étude de cas

HASSIMA

"Les mots ne coulent pas de source"

Bénédicte Milcent

 

Présentation de l'élève
Hafida est née en juillet 1984, elle n'a pas redoublé. En début d'année, elle émet le vœu d'aller en 1ère S.

1) Analyse des besoins en français
Hafida rédige en français au tout début de l'année, en temps limité, un travail d'argumentation dont le sujet était facile. Son devoir est très court, elle n'a pas su développer ses idées, l'expression est à la fois fautive (de nombreuses fautes de conjugaison) et surtout "ramassée" sur elle?même. Les autres travaux relevés sont très raturés, l'écriture parfois illisible. En "filigrane" de ses copies, se devinent pourtant beaucoup d'idées, des qualités de réflexion et de compréhension. Mais l'écrit dans un contexte scolaire est visiblement laborieux et problématique pour elle. Elle est volontaire pour venir en AI et prend place dans un groupe de huit élèves rencontrant des problèmes d'expression écrite de nature différente. A la question "qu'attendez-vous de l'aide individualisée ?" elle répond : "ce que j'attend du soutient : je pensais que l'on allait travailler l'étude d'un texte et apprendre à écrire (rédaction)".

2) Objectifs
J 'ai rassemblé dans ce groupe des élèves qui m'avaient remis des travaux écrits dans lesquels l'expression était vraiment difficile, pour différentes raisons. Plus subjectivement, j'ai choisi des élèves visiblement très angoissés par cette rentrée, par cette arrivée au lycée, déjà "dépassés" par la charge de travail et les qualités d'organisation que l'on attendait d'eux, encore peu intégrés à la classe, susceptibles à mes yeux de perdre pied rapidement.
Mon objectif dans ce premier groupe d'AI a été double : aider ces élèves à renouer, après l'été et trois semaines d'adaptation au lycée avec une écriture "scolaire", sous contraintes, en soulignant à leurs yeux l'importance qu'il y aurait pour eux à être lisibles, compréhensibles, dans toutes les matières. Le travail proposé a visé à leur faire prendre conscience de leur(s) principale(s) diffîculté(s) à l'écrit, à leur faire trouver eux-mêmes des solutions, à faciliter leur travail de relecture et d'autocorrection de leurs productions.
La durée envisagée était de six séances. En réalité, deux ou trois séances ont suffi et certains élèves ont très rapidement pu quitter le groupe.

3) Déroulement de trois séances d'AI :

Séance 1 Il s'agit de la première séance de l'année en aide individualisée. Je souhaite éviter que les élèves aient l'impression que je leur ai d'emblée donné une "étiquette" de "mauvais élève". Je leur propose le travail d'écriture suivant qui, me semble-t'il, permettait aux élèves de se "projeter" dans une situation de réussite:

"Quelques années ont passé, vous avez environ vingt ans ... vous venez d'écrire un très beau livre, qui rencontre un énorme succès et vous vaut un prix littéraire. Lors d'une cérémonie, on vous remet un prix et un journaliste vous interroge sur votre vocation. Vous lui racontez comment le déclic est venu, au cours de vos années de lycée. Présentez rapidement les circonstances (la remise du prix, vos sentiments, les réactions du public .... ) et imaginez cinq questions posées par le journaliste, et cinq réponses de votre part".

Travail d'Hafida:
"La foule m'acclamait, tous le monde était debout lors de la remise du prix littéraire qui m'était destiné. Devant cette salle immense, remplie par un public satisfait de mon travail, j'avais enfin l'impression d'avoir réussi quelque chose, je ne savais pas quoi, mais mon but a été accompli. Après que j'eus prononcé un discours, un journaliste prit la parole et me demanda "
- "D'où vous vient une telle inspiration ? "
- Je trouve cette inspiration dans la vie courante, à n'importe quel moment de la journée je peux avoir un "déclic".
- Et cet engouement pour l'écriture, vous l'avez depuis votre petite jeunesse ?
- C'est bizarre car je n'ai commencé à écrire qu'à l'âge de dix-sept ans, après avoir écrit ma première nouvelle qui parut dans le journal du lycée, cette nouvelle a plu à plusieurs professeurs et ils m'ont proposé de me faire concourir dans un concours destiné aux amateurs, au fur et à mesure, je me suis mise à faire éditer des romans.
-
20 ans, c'est un âge rare pour gagner le prix de littérature, avez?vous confiance en vous pour continuer à écrire ?
- Il est vrai que la confiance est très importante pour pouvoir continuer. Par rapport à mes débuts la confiance d'aujourd'hui surtout avec le prix de ce soir s'est plus "endurcie". A mes débuts c'est peut-être ce qui me gênait le plus maintenant que j'ai mûri, tout va beaucoup mieux et je ne vais pas m'arrêter en si bon chemin ! n'est?ce pas ? "

Ce travail comportait seulement cinq fautes d'orthographe, que l'élève corrige facilement lorsque je viens lire son travail. Nous comparons ensemble cette production avec le devoir fait en classe. Hafida remarque que dans le premier les idées ne sont pas venues, les mots étaient "bloqués" alors que dans l'exercice qui vient d'être fait, la plume s'est déliée facilement. Elle répond ensuite par écrit au questionnaire suivant:

1) Que ressentez-vous lorsqu'un professeur demande de rédiger un travail, pendant un temps limité ,
"Une sorte d'angoisse"
2) Pourquoi ?
"Car, j'ai peur de ne pas avoir le temps de finir"
3) Éprouvez-vous les mêmes sentiments lorsque vous écrivez des textes non scolaires ? (lettres)
"Non car il n'y a pas de sujet imposé"
4) Aimez-vous écrire pour les plaisir ? (lettres, journal intime, poèmes, etc. si oui, pourquoi ?)
"Oui, des lettres pour pouvoir communiquer"
5) Si oui, qu'y a-t'il de différent par rapport aux devoirs scolaires ?
"Le sujet n'est pas imposé dans les lettres, on n'a pas le regard du professeur
6) Qu'est-ce qui vous parait difficile lorsqu'on vous demande de rédiger un devoir ?
"De trouver des idées, les conditions ne sont pas les mêmes"
7) Trouvez-vous des erreurs lorsque vous vous relisez ?
"Oui, des mots répétés, d'orthographe".
Cette première séance confirme mes intuitions
: une grande partie des difficultés d'expression d'Hafida vient d'un manque de confiance en soi, de l'anxiété que produit en elle l'idée du "regard du professeur", la nécessité de travailler en temps limité, la perspective de l'évaluation, et la peur de l'échec.

Séance 2:
A partir d'une boutade d'élève entendue lorsque nous avions fait le point lors de la première séance sur les rapports de chacun avec l'écrit, ("les mots, pour moi, ça ne coule pas de source"), je propose aux élèves d'écrire un poème qui décrirait une source. S'ils le souhaitent, cette source pourrait être la "source des mots". Ils sont invités à écrire puis dans un second temps à corriger leur texte. Hafîda écrit et corrige sous mes yeux le poème suivant (que je publie avec son accord !) :

"RESSOURCE "
L'eau pure en découle
Tu es violente à ton départ
Mais douce à ton arrivée
Je pourrais te contempler
Pendant des heures sans m'arrêter
A ton arrivée tu te perds
Comme ses paroles qu'on veut taire
A ton arrivée on peut t'attraper
Mais certains mots restent à jamais gravés
Dans cette mémoire qui est l'histoire
Mais qui se cache derrière ce miroir ?
On ne sait où tu puises ta source
Tel un écrivain qui se ressource
Pourrions?nous te comparer ?
Toi cascade qui es unique
Peut?être à un poème lyrique ?
Tes chutes d'eau sont liées
Comme des poèmes qui sont joués
Avec un rythme qui est celui de la vie.

Ce poème a été ensuite tapé par l'élève et affiché au CDI, à la visible satisfaction de son auteur. A ce stade de la séquence, Hafïda a de manière ostensible pris confiance en elle, elle semble bien intégrée à la classe, le travail personnel est fait avec beaucoup de sérieux. Il me faut à présent l'aider à ce que les qualités d'expression qu'elle manifeste pour un exercice d'écriture inventive "en liberté" se manifestent aussi dans les travaux de réflexion et d'argumentation "sous contraintes" que j'attends d'elle dans les devoirs.

Séance 3 :
Je propose aux élèves d'Al rassemblés autour d'une table un débat : chacun d'entre eux présente aux autres une idée qui lui tient à cœur. Les autres doivent à tour de rôle formuler une question ou une objection auxquelles l'élève doit répondre sur le vif. Il doit pendant la semaine qui suit écrire un texte argumentatif sur la problématique qu'il a choisie, en tenant compte des interventions formulées par ses camarades lors du débat, et en repensant aux réponses qu'il a apportées. Hafida écrit alors un texte intéressant et approfesseurondi sur le thème de la violence dans les lycées, texte qui n'a dans sa forme déjà plus aucun rapport avec le devoir "raté" fait en classe trois semaines auparavant.

Bilan
Au premier trimestre Hafida obtient 9 de moyenne en français, au deuxième trimestre, elle atteint la moyenne. En janvier, elle s'inscrit au concours de nouvelles proposé à la classe. Son texte, qui comporte cinq feuilles dactylographiées par elle, est lu de manière anonyme à ses camarades qui lui décernent le premier prix. Il paraîtra dans une brochure rassemblant en fin d'année des textes écrits par des élèves de seconde du lycée.
Malheureusement, et cela reste pour moi un problème que je ne sais pas résoudre, les devoirs qu'elle fait en temps limité restent souvent très confus et inachevés, et les difficultés d'expression qui surgissent alors ne sont pas liées à une mauvaise compréhension des sujets posés. L'aide individualisée a permis un gain de confiance réel, une nette amélioration de l'expression dans des travaux faits chez elle, ou non notés, ou des exercices d'écriture inventive. Ces progrès ne rejaillissent pas encore assez sur les devoirs en temps limité à partir desquels elle est majoritairement évaluée. Cette difficile réconciliation entre écriture en liberté et écriture sous contraintes se fera, je l'espère, au cours du troisième trimestre. Le détour par la première aura peut- être permis d'améliorer plus rapidement la seconde.