Étude de cas

 

SÉVERINE

" Je veux passer en 1 ère juste pour que ma mère soit fière de moi "

Donner du sens au travail fait à l'école

Danielle Alexandre et Line Orré

 

Présentation de l'élève :
Séverine est née en 1984 , elle vient d'une classe de 3 ème "à projet" destinée à des élèves en difficulté. Elle est passée en seconde après commission d'appel .

Éléments ayant entraîné l'aide individualisée
Jour de rentrée septembre 1999 : Question posée: comment voyez -vous votre entrée au lycée ?
Réponse écrite :
Avant cette rentrée, j'avais un peu peur. Je ne sais pas de quoi. De l'inconnu peut-être . Mais aujourd'hui , ça va mieux même si j'ai encore un peu peur. Pour cette année, je n'ai qu'un seul objectif, passer en 1ère. Juste pour que ma mère soit fière de moi .

Dans la fiche de renseignements elle a exprimé le vœu de passer en 1 ère ES. Elle veut être journaliste sportive.

Résultats de l'évaluation en français
· Compréhension d'un texte argumentatif : aucun item réussi
· Production écrite : Texte vivant, syntaxiquement correct, mais ne prenant aucunement en compte les contraintes formelles du sujet qui demandaient un article pour le journal du lycée. Texte répétitif, un seul argument

Résultats de l'évaluation dans les autres disciplines : globalement très faibles.

Quelques semaines après la rentrée, Séverine est signalée en grande difficulté dans toutes les disciplines. Elle n'intervient jamais en cours spontanément , même si on la sollicite il est très difficile d'obtenir une réponse. Elle est très renfermée, repliée sur elle même - au sens concret du terme - derrière sa table, engoncée dans une épaisse doudoune qu'elle ne quitte jamais, inséparable de son amie issue de la même classe , elle aussi en grande difficulté. Les premières notes sont catastrophiques (inférieures à 5)

Le professeur principal qui est aussi le professeur de maths et le professeur de français reçoivent alors ensemble Séverine en entretien. (voir des précisions sur le contexte de ces entretiens page 15)

Déroulement de l'entretien :
professeur : comment se passe ce début d'année au lycée ?
Séverine : Ca va.
P. T'es- tu habituée facilement au lycée ? …
S. Ben, ça va…
P. est ce que tu rencontres des difficultés, des problèmes ?
S. Non, ça va.
P. Et dans la classe, comment ça se passe avec les autres ? S. Ben ça va.
P. Ton travail à la maison, comment l'organises -tu ?
S. Oh, ça va…
P. Et les notes ?
S. (silence gêné…) Séverine se tortille sur sa chaise.
P. Par exemple en maths, combien as tu eu au dernier devoir ?
S. Ben , 2 .
P. Est -ce que tu avais ce genre de notes en maths l'an dernier ?
S. Ben non.
P. Quelles notes avais tu ?
S. Ben j'avais la moyenne .
P. Comment expliques tu cette différence?
S. (Silence et moue dubitative)
P. Est ce que tu sais pourquoi tu as eu cette mauvaise note ?
S. Non.
P. Est ce que tu avais préparé ce contrôle ?
S. Ben….
P. Comment fais tu ton travail à la maison , en maths par exemple ?
S. Ben, je sais pas trop ce qu'il faut faire. J'avais pas l'habitude d'apprendre le cours.
P. Et en Eco, est ce que c'est mieux qu'en maths ?
S. Oh, non !
P. Est ce que tu sais pourquoi ?
S. Non, je comprends pas toujours , des fois ça va et y a des textes, je comprends rien.. Et puis les questions , je comprends pas toujours .
L'entretien se poursuit , Séverine reconnaît maintenant ses difficultés, elle parle avec un peu plus d'animation mais il s'avère qu'elle ne sait absolument pas comment travailler. Elle travaille peu à la maison et surtout au hasard et subit un échec qu'elle est incapable d'analyser. Nous évoquons son passage en seconde après appel :
professeur: Tu voulais absolument venir au lycée puisque tu as fait appel ?
Séverine : Je ne savais pas quoi faire d'autre.
Quand nous parlons avec elle de son projet de "journaliste sportif" nous découvrons qu'elle est fanatique de rugby , facette insoupçonnée chez cette jeune fille frêle et renfermée. Mais son projet est complètement déconnecté de ce qui se passe en classe. C'est un autre monde. Une autre vie.

Bilan de l'entretien : Il a surtout servi à ce que Séverine ose parler de ses problèmes , qu'elle accepte de voir et de parler de ses difficultés. Un premier pas est fait, à nous d'imaginer des dispositifs d'aide efficaces.
Notre analyse : Séverine subit le lycée sans comprendre ce qu'elle y fait. Elle accomplit les tâches demandées sans en comprendre les enjeux, les finalités . La confidence initiale "passer en 1 ère juste pour faire plaisir à ma mère" situe bien la façon dont elle assume son métier d'élève , sans projet pour elle même, sans engagement pour elle même .
Nos entretiens croisés ont permis de repérer des élèves qui présentent le même type de problème que Séverine et il est évident qu'il n'est pas spécifique au français . C'est la relation de l'élève à l'école qui est en jeu qu'il s'agit . Un groupe AI est constitué identique pour maths et français . Notre priorité dans les deux matières sera d'aider ces élèves à donner du sens aux activités scolaires, à donner du sens à leur présence au lycée .

Séquence d'aide individualisée destinée à aider l'élève à donner du sens aux tâches demandées en classe : description de 5 séances en français et de la première séance en mathématiques

Séance 1 en français : on est au lycée pour penser

Présentation de l'élève et du groupe
Séverine comme les 6 autres élèves du groupe reste extérieure à ce qui se passe au lycée . Il y a le monde de l'école dans lequel ces élèves subissent docilement les activités , sans se poser de questions . Les tâches demandées sont effectuées sans recul, sans autre fin consciente que d'effectuer le travail et d'être ainsi en règle avec le code de bonne conduite de l'élève . Ailleurs, complètement déconnecté , la vraie vie où ces mêmes élèves sont capables de vraie réflexion, d'enthousiasme,

Éléments ayant entraîné l'aide individualisée
Début octobre, un texte de Duhamel écrit en 1930 et extrait de "scènes de la vie future" a été donné à lire (sans commentaire) à l'ensemble de la classe . Ce texte "Le cinéma…."c'est un divertissement d'ilote, un passe temps d'illettrés, de créatures misérables ahuries … " est très polémique, l'auteur critique avec violence et partialité le cinéma,. Le professeur a posé 3 questions par écrit :
Quelle est la thèse défendue par G. Duhamel dans ce texte?
Que pensez vous de la thèse de G. Duhamel ?
Que pensez vous de la date et du titre de l'œuvre dont ce texte est extrait ?
Voici les réponses des 7 élèves du groupe AI à la question 2 :
1. Séverine : Je pense que son texte est instructif et très intéressant
2. Corinne : Je suis d'accord avec lui car il ne nous fait pas utiliser notre intelligence, nous restons inactifs, on ne se donne pas le moyen d'imaginer, de se surpasser. Ces arguments sont bons.
3. Thomas :Je suis d'accord avec l'auteur et
4. Christian : Je et tout le monde sait que l'auteur a raison. Le cinéma est un spectacle où on est passif. Mais cependant j'aime le cinéma;
5. Flora : Mon avis sur cette thèse est que l'auteur a raison mais il aussi raison en disant que c'est un passe temps
6. Valérie : Je pense que cette thèse est importante
7. Armelle : Dans cette thèse l'auteur dit la vérité.

L'hypothèse du professeur est que ces élèves n'ont pas vraiment réfléchi au texte, qu'ils ont réagi de façon scolaire sans investissement véritable. L'objectif est donc de les amener à réfléchir authentiquement sur ce texte, et à déstabiliser toute attitude de consommation passive des textes et au delà de les amener à s'engager personnellement dans les activités demandées.

Activités des élèves Activité du professeur Commentaires
1) Le texte est redonné aux élèves partagés en 2 groupes. 1) Le professeur annonce les objectifs de la séance : Discuter de ce texte . L'argumentation de G.Duhamel est -elle recevable ? pourquoi ?
2) Les élèves discutent du texte en interaction (20 mn) 2) le professeur est observateur discret des groupes :il observe tout : les coups d'œil inquiets vers lui, les censures, les plaisanteries … Il repère : le docile qui se range tout de suite à l'avis des autres, celui qui ne dit rien, celui qui panique etc ..mais il n'intervient pas En interaction autonome, la parole des élèves se libère, le texte est vite compris et surtout contesté
3) On se met d'accord le sens du texte, la thèse défendue par l'auteur (5mn). Un débat s'installe pour contester cette thèse
4) Le travail initial fait sur ce texte est redonné aux élèves . Le professeur fait remarquer aux élèves la contradiction entre les capacités critiques dont ils viennent de faire preuve et ce qu'ils ont écrit initialement
4) Chaque élève analyse ce qu'il croit être les raisons pour lesquelles il s'est trompé… Le professeur aide à approfondir l'analyse individuelle . Les principaux obstacles mis à jour sont les suivants : L'obstacle majeur est une forme de soumission de l'élève au texte : puisqu'il s'agit d'un texte donné par le professeur dans le contexte scolaire les élèves ne s'autorisent pas à le contester, à le critiquer.
Le second obstacle est lié à une démission face au vocabulaire inconnu, non exploitation du contexte, sentiment de dépassement global dès les premières difficultés.Le professeur montre comment l'utilisation du contexte permettait de lever les difficultés de vocabulaire mais il faudra reprendre ce type de travail ultérieurement, une séance ne suffit pas, l'obstacle n'est pas purement technique
Chaque élève note ce qu'il retient comme conseil (s) correspondant à son cas

Bilan : L'objectif prioritaire : s'autoriser à penser vraiment, à toujours avoir une activité critique face aux supports proposés, est atteint pour Corinne et Julien qui quittent le groupe. Ces élèves n'avaient besoin que d'un dernier coup de pouce pour quitter une attitude passive. Ils ont de bonnes compétences de lecteur et comme ce n'est pas la première situation de ce genre, le message "on est au lycée pour penser" ou, comme le disent les élèves, "est-ce qu'on a le droit de dire je ? " est enfin passé. J'ai , en effet, à plusieurs reprises, dès les premiers cours en classe entière, soumis aux élèves des textes provocateurs afin de stimuler leur esprit critique et déstabiliser une tendance à la passivité. En revanche, les 5 autres élèves peinent devant la chose écrite et ce n'est pas une séance qui suffira à dépasser ces difficultés.: quelques mots inconnus, quelques références culturelles pointues, un texte d'une page, suffisent à paralyser les compétences élémentaires de lecture et les capacités de réflexion. Les prochaines séance d'aide individualisée viseront à retravailler ces points. Si on veut travailler en professeurondeur, il faut s'installer dans la durée.

Que fait -on pendant ce temps là en mathématiques ?

Séance 1 en mathématiques

Question du professeur pour ouvrir la séance : Qu'attendez vous de cette participation à l'aide individualisée ?

Les élèves se regardent un peu et quelques uns finissent par dire :
"faire des exercices pour s'entraîner "
"expliquer ce qu'on ne comprend pas "
"préparer les contrôles"
Séverine n'a pas parlé .

Question du professeur : Comment pensez vous que nous pourrions organiser ces séances ?

Silence des élèves ….
Thomas, hésitant et un peu gêné : "On ne sait pas, c'est vous le professeur ! "

Dans le but de provoquer une avancée de la réflexion, le professeur propose alors : "D'accord, je vais donc demander à chacun d'entre vous de m'indiquer par écrit un thème sur lequel il veut travailler , puis je vous donnerai des exercices s'y rapportant, je les ramasserai et je corrigerai…"

Les élèves obtempèrent sans brocher et proposent divers thèmes dont le professeur commence à faire un bilan avec une adhésion modérée des élèves .
Séverine a écrit "tout ce qu'on a fait depuis le début"

Cette première phase de la séance vise à faire que l'élève ait un projet et ne vienne pas en aide individualisée en consommateur passif . L'attitude et les réponses des élèves montrent justement que c'est bien le cas. Il s'agit donc dans un premier temps de déstabiliser cette attitude en refusant d'adopter une posture de professeur directif qui encourage la passivité.

Brutalement Corinne s'écrie : "Madame, en fait je n'ai jamais compris ce qu'il fallait faire pour additionner 3 fractions. 2 , je sais, mais 3 je sais pas! "

Le professeur : Qui peut lui expliquer ?
Deux élèves s'y mettent avec persuasion puis avec enthousiasme . Le niveau sonore a sensiblement monté.. En effet , Corinne connaît par cœur une formule permettant d'additionner 2 fractions : a/b + c/d = ad+bc/bd . Comme elle l'applique mécaniquement sans réfléchir au sens de ce qu'elle fait ; la formule est inopérante dès qu'il s'agit de plus de deux fractions. Elle est donc bloquée dans ses apprentissages . On retrouve ici le comportement de ces élèves consciencieux qui empilent les savoirs sans se poser de questions sur le sens .
Les trois autres élèves, dont Séverine, semblent attendre les instructions du professeur qui tardent à venir ….

On élucide le sens de l'opération, Corinne semble faire des découvertes. Le professeur insiste sur la nécessité de comprendre et non de se lancer aveuglément dans une activité purement technique sans s'interroger sur son sens .

Par jeu provocateur, le professeur propose alors à Corinne d'additionner 6 fractions et écrit l'énoncé correspondant au tableau . Tous les élèves se lancent dans ce calcul délirant sans y être invités, visiblement cela les rassure.. Les calculs sont très compliqués, trouver un dénominateur commun nécessite de très fastidieuses opérations. Le professeur les laisse faire sans réagir. Les feuilles se couvrent de chiffres. Adeline calcule patiemment. Au bout d'un moment Christian demande "est-ce que c'est normal ? 2 autres élèves posent le stylo. Les autres continuent. . C'est alors le moment pour le professeur de revenir sur l'étape précédente : oui, c'est exprès qu'il les a laissé s'enliser dans une tâche sans intérêt , oui il s'agissait de vérifier si le message précédent était passé. Se jeter dans l'exécution d'une tâche mécaniquement n'est pas une attitude efficace… L'humour aide à ce que les élèves ne se sentent pas agressés par le piège qui leur a été tendu. La séance se termine sur un échange plus général sur l'utilité des mathématiques et de l'école. Au cours de cette séance Séverine n'a rien dit.

Bilan
Les échanges et l'attitude des élèves ont permis d'affiner l'observation . Pour deux élèves, dont Christian, les choses semblent déjà avoir bougé . Effectivement dès la 3 ème séance ils quittent le groupe aide individualisée en mathématiques et Christian n'y reviendra plus de l'année alors qu'il restera puis reviendra en français .
Pour les autres, dont Séverine, il est clair que le processus sera beaucoup plus lent et d'autres séances seront nécessaires. Une prise de parole spontanée de sa part sera un premier indice d'évolution .
La conduite parallèle de deux séances autour de la question du sens des activités scolaires a permis de mettre à jour ce qui relève (ou non) spécifiquement d'une discipline : ainsi Christian ou Corinne ont respectivement une difficulté particulière l'un en français , l'autre en mathématiques. Un travail ciblé dans la matière concernée a toutes les chances de donner des résultats. En revanche, pour les quatre autres élèves c'est globalement la relation à l'école, le "métier d'élève" qui n'a pas de sens . Il s'agit là d'un problème de fond qui déborde largement le cadre d'une discipline , de l'aide individualisée et plaide pour un travail d'équipe et des stratégies pédagogiques qui placent la question du sens au cœur de toutes les activités scolaires, aide individualisée ou pas !

Séance 2 : Donner du sens à ce qu'on lit

Présentation du groupe : Les élèves de cette classe devaient lire en lecture personnelle La Métamorphose de Kafka. Le court questionnaire écrit effectué en classe montre qu'un certain nombre d'élèves n'a pas du tout compris le roman. Certains n'ont pas réussi à l'achever. Les 5 élèves restant dans le groupe AI sont dans ce cas mais ils ne sont pas les seuls.

La séance s'insère avant toute étude ou travail mené avec le professeur sur le roman de Kafka . L'idée est de faire travailler le groupe AI à l'élucidation du sens et de placer ensuite ces mêmes élèves en position de" professeur" face au reste de la classe pour aider tous ceux qui dans la classe ont peiné sur cette lecture.

 

Activités des élèves Activité du professeur Commentaires
Les élèves sont placés en 2 groupes. 1) Le professeur indique aux élèves leur point commun : ils n'ont pas compris le texte. Il annonce les objectifs de la séance :
· Comprendre le texte · comprendre pourquoi on ne l'avait pas compris
· identifier ce que chacun aurait pu faire pour le comprendre
consigne : le professeur invite les élèves à formuler à haute voix tout ce qui pose problème dans ce texte et à discuter de ces difficultés en groupe
Pour débloquer les difficultés de compréhension, l'hypothèse de travail est la suivante . Partir des points dérangeant le plus les élèves parce que ceux ci pointent des caractéristiques fortes du texte : "qu'est ce que c'est que cette histoire de type qui se transforme en cafard? Et puis dans mon livre c'est pas un cafard, c'est un cancrelat, qu'est ce c'est ? mais qu'est ce qui lui est arrivé ? Et puis après les autres le tuent, pourquoi ? c'est triste, j'aime pas … "
Les élèves discutent du texte en interaction (20 25 mn) 2) le professeur n'intervient que si les échanges piétinent . Il aide les élèves à donner du sens aux points qui posent problème, il laisse les élèves en autonomie dès que du sens s'élabore
Synthèse : Les 2 groupes mettent en commun l'état de leur réflexion (5mn) ils Approfesseurondissent ensemble les pistes (10 mn) Même attitude du professeur. Tout à coup un élève s'écrie "mais au fond ce texte c'est comme une métaphore de l'exclusion" le groupe s'empare de cette hypothèse et travaille alors avec un plaisir évident
Les élèves du groupe AI seront chargés de rendre compte oralement de leur lecture au reste de la classe au cours suivant Important : les élèves de l'aide individualisée sont ici valorisés, leur image s' inverse L'objectif réintégration des élèves AI dans le groupe classe est ainsi atteint

Séance 3 : Lire vite et sélectivement
Analyse des besoins
Ces mêmes élèves , on l'a vu précédemment , peinent sur la chose écrite. Les écrits longs , le vocabulaire difficile, les références culturelles , tout les arrête. Ils possèdent une seule stratégie de lecture : linéaire. Or, un bon lecteur adapte sa lecture au type de support et est capable de naviguer dans le texte avec souplesse. Ce sont ces capacités qu'il s'agit d'entraîner.
En amont du problème purement technique, il s'agit de faire réagir les élèves face aux différents types d'écrits, leur faire comprendre qu'un lecteur se met en projet face à un texte, que l'on ne traite pas de la même façon un document de 4 pages dans lequel il s'agit de prélever des informations et un énoncé de quelques lignes dont il s'agit d'étudier toutes les finesses…. Pour que la notion de "projet de lecture " soit fortement perçue par les élèves , l'activité est finalisée à court terme : il faut préparer un exposé à présenter devant la classe entière. Elle est aussi reliée au contenu du cours, (une séquence sur le langage théâtral ) et à un spectacle vu.

Choix des activités
Les élèves de la classe doivent aller voir un spectacle de Mario Gonzalez fortement inspiré de la commedia dell'arte. Pour préparer cette sortie, le professeur estime utile de donner quelques repères sur ce type de théâtre . Les élèves de l'AI sont chargés de préparer un court exposé sur la commedia dell'arte qu'ils présenteront devant la classe entière.
Un article de l'encyclopédie universalis est donné aux élèves . Très long, il est particulièrement difficile à utiliser car, comme beaucoup d'articles issus de cette encyclopédie, il s'adresse à un lecteur qui n'est pas naïf ou entièrement néophyte. L'implicite du texte est tel qu'il faut déjà avoir un minimum d'informations sur la commedia pour bien comprendre
.

Déroulement de la séance
Le texte est donné aux élèves sans commentaire . Ils ont un mouvement de recul massif.

Le professeur propose alors un mode d'emploi. Il s'agit de lire à différentes vitesses pour se centrer surtout sur les passages utiles répondant aux questions prioritaires. On peut même s'autoriser à sauter certains passages (mais il faut bien choisir, comment ? )
Questions posées : Qu'est-ce que la commedia dell arte ? Quels sont les personnages spécifiques de la commedia dell arte ? Quand apparaît-elle ? Quelle est son évolution ?

Les élèves peinent. C'est l'occasion de leur montrer l'intérêt d'exploiter les titres, de souligner, surligner, entourer , barrer …
L'interaction est ici précieuse pour éviter que la séance ne soit trop pénible. Dès qu'un élève a pris un repère efficace, il en fait bénéficier les autres. Le rôle du professeur est de lui faire expliciter sa démarche, ceci permet de déployer différentes méthodes. En effet, il ne s'agit pas pour le professeur d'imposer telle ou telle méthode mais dans la logique de la démarche d'individualisation, d'aider chaque élève à trouver une méthode efficace parmi différentes stratégies possibles. Ce type de travail a évidemment déjà été fait en collège mais sur des textes plus courts ou plus faciles. Il s'agit de traiter ici une difficulté propre au lycée : le volume et la longueur des documents écrits brassés par les élèves. C'est pourquoi, volontairement j'ai choisi un support particulièrement difficile. Il s'agit d'apprendre aux élèves à se battre, à leur prouver qu'il y a toujours des entrées possibles dans un document .

Bilan : C'était difficile. La gratification sera pour ces élèves de présenter au reste de la classe un exposé efficace. Si je devais refaire cette séance je choisirai un support un peu moins difficile. En AI, nous n'avons que des élèves en difficulté, il m'a manqué pour tirer le groupe, l'interaction d'élèves un peu plus dynamiques.

Séance 4
Pour redynamiser l'AI j'organise alors une séance d'aide au travail personnel, séance qui entraîne une gratification concrète : une note meilleure. (voir la description de cette séance dans les pages précédentes de cette publication p. 62). Séverine s'écrie quand elle reçoit sa copie notée : "c'est un miracle", elle rayonne.

Séance 5 Je renouvelle le type de travail de la séance 3 mais cette fois ci , je travaille sur une revue de presse en rapport avec le spectacle vu . Les supports sont moins indigestes, et surtout les élèves ont vu et aimé le spectacle, ce sont évidemment des conditions facilitantes ! la séance précédente a remotivé efficacement le groupe AI. Je vérifie qu'il reste quelques traces des méthodes vues précédemment et surtout je constate qu' il n'y a plus de paniques ou de démissions face à une masse importante de texte. Quelques savoir - faire de lecture flexible sont en place ou remobilisés . Ces élèves commencent à apprivoiser la difficulté , c'est un premier pas.

Et Séverine ?
Elle sort peu à peu de son mutisme. Elle commence à intervenir en classe, et pas seulement en français . Tous les professeurs notent une nette évolution du comportement . Elle quitte peu à peu l'attitude physique de repli (elle enlève maintenant son anorak lorsqu'elle entre en classe ) , peu à peu elle s'ouvre et commence à communiquer avec les autres élèves. Un premier objectif est donc atteint : sortir l'élève d'une forme de démission voire de dépression.
Le conseil de classe du premier trimestre en novembre montre cependant des résultats très faibles : aucune note n'atteint la moyenne, 2 moyennes sont inférieures à 5. Mais la tendance est inversée. Soulignons ici l'importance de la synergie entre l'AI en français et en maths ainsi que le travail d'équipe qui concerne toutes les disciplines dans cette classe. Dans cette équipe , des choix pédagogiques communs : la question du sens des tâches est centrale, une véritable mise en activité de l'élève aussi. A la fin du 2 ème trimestre, Séverine atteint la moyenne dans 3 matières et toutes les notes ont augmenté.